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Atelier d'écriture

Lettres de la Grande Guerre. Ecriture d'invention en deux temps : 1- imaginer la lettre d'un soldat à sa famille 2- répondre à une authentique lettre de Poilu

Par NATHALIE METAIS, publié le samedi 17 mai 2014 11:10 - Mis à jour le mercredi 28 mai 2014 09:15

Un hommage aux huit millions de soldats de la Grande Guerre

 

Travail de mémoire des élèves du lycée Joachim du Bellay

 

« C’était trop beau une vie d’insouciance et, d’un seul coup, la vie vous a mis un fusil et une pioche, entre les mains.  Roland Dorgelès, Les Croix de bois.

 

Travail d’écriture sur le centenaire de la Première Guerre mondiale proposé par l’ARPEJ et la Fondation Varenne. Baptisé « Mots de Guerre », il s’agit de répondre à une lettre de Poilu, en se mettant en situation : celle d’un fils ou fille, épouse, frère, père ou mère…

Au niveau régional, les meilleures lettres seront publiées dans les quotidiens régionaux.

Au niveau national, la remise des prix se déroulera dans les salons de la Fondation Varenne à Paris. Un jury national composé de représentants de la Mission du Centenaire, de la Fondation Varenne, de l'ARPEJ et du Ministère de l'Education Nationale procèdera à la sélection.

 

L’histoire des hommes, des femmes, des lieux qui ont fait la première Guerre Mondiale.

 

« Plus de 5 millions de lettres et de cartes postales écrites chaque jour, dans la boue des tranchées, sans compter des centaines de milliers de journaux intimes rédigés dans des petits carnets ou sur des cahiers d'écoliers, et qui sont autant de bouteilles à la mer livrées aux familles. » Jean-Pierre Guéno

 

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© Michel Pierre, La première Guerre Mondiale, Casterman, 1986                                © 14-18 : L’Album, Le Point, 2004

 

« Maintenant qu'il avait sa lettre dans sa poche, il n'était plus pressé de la lire, il ne voulait pas dépenser toute sa joie d'un seul coup. Il la goûterait à petits mots, lentement, couché dans un trou, et il s'endormirait avec leur douceur dans l'esprit. »  Roland Dorgelès, Les Croix de bois.

 

La Première Guerre mondiale : l’expérience combattante est au programme de première.

Les élèves de première S6 et S7 de M Chausseret ont rédigé une lettre depuis le front.

 

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© Louis 1S7

Ma chère petite sœur,

Tu n’imagines pas ce que je vis ici. Chaque jour est un enfer permanent. Hier encore, alors que nous étions sur le point de partir à Verdun, des coups de feu ont retenti. Ils ont tiré Lucienne. Paul qui se tenait à côté de moi est tombé au sol. Une grande flaque de sang a recouvert son corps. Il était mon meilleur ami dans cette bataille. Je n’ai eu à peine le temps de récupérer son seul bien - une chaine -qui appartenait à sa mère avec la croix du Christ, que nous sommes repartis la peur au ventre.  Et le Christ tient, où est-il ? Lucienne, dis à maman de ne plus prier. Les prières ne nous sauverons pas. Les morts sont entassés autour de nous, l’odeur des cadavres en décomposition est infecte et ne nous répugne même plus. Nous n’avons qu’un seul morceau de pain dur pour la semaine et en guise de tables, des cercueils où gisent nos amis, nos compagnons, nos frères. Mais les tranchées sont bien pires. Chère petite sœur, si tu savais comme la vie est dure dans cette boue infecte. Dormir m’est devenu impossible. Les rats se baladent et nous piquent notre nourriture quand nous nous battons.  Les poux, les vers nous envahissent. Je suis devenu un fantôme. Un fantôme barbu, maigre et sale. Mais je garde espoir, nous les vaincront ces boches, qu’importe le temps, je défendrai la patrie comme je l’ai toujours fait, la rosalie toujours prête, « la tête haute » comme disait papa. Si tu savais comme vous me manquez, surtout toi, ma Lucienne. J’ai entendu dire par le général que nous aurions bientôt une permission de quelques jours. Je n’y crois guère mais nous verrons bien. Tout le monde change ici. Marco, l’épicier du village a tellement maigri, et ma barbe, si tu la voyais, tu en pleurerais de rire. Je ressemble à grand-père sur le portrait du salon où papa est petit. Si tu savais comme tes lettres me font du bien. Leur parfum, cette odeur de muguet, la blancheur du papier. Ici, tout est noir charbon. Tu es mon espoir ma Lulu. Quand la vie au front devient si difficile que même la mort ne nous effraie plus, je pense à toi. Je me souviens de nos journées passées sous le cerisier en fleurs de chez grand-mère, à regarder le ciel, allongé dans l’herbe fraîche. Puis nous nous endormions et la rosée du matin venait nous tirer de notre profond  sommeil. Nous étions libre, libre de chanter, libre de crier, de s’aimer sans craindre que la vie ne nous vole notre naïveté. Je reviendrais petite sœur, je reviendrais sous ce cerisier en fleurs et chanterais avec toi « le temps des cerises » et la guerre sera loin de nous. Je reviendrais, je te le promets. Attends-moi, soit sage avec Maman et aide-la du mieux que tu peux. Je suis si fière de toi petite sœur. Je t’embrasse fort. Allez chante ma Lulu, chante pour ton poilu.

Je t’aime.

Émile.

© Mathilde 1S7

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© Victoire 1S6

        

Le 24 décembre 1916

Mon amour,

Si tu savais comme tu me manques. Je viens de recevoir ta lettre dans laquelle tu m'annonçais que l’on allait former une belle famille à trois. Ce fruit de notre amour qui vit dans ton ventre, ne pouvait me rendre plus heureux encore. Cette permission de 5 jours aura été mémorable. J’aimerais tellement être avec vous pour Noël.

Ici tout est froid et humide. Nous avons de la boue jusqu’aux hanches. Elle colle aux chaussures et nous empêche de circuler correctement. Même après une douche, notre peau reste couleur terre. Les rats qui courent dans nos tranchées rendent la vie plus difficile. Ceux-ci sont autant affamés que nous. Ils grignotent nos affaires, nos provisions, nos munitions et même nos convictions et nos espoirs. Et ce qui reste des cadavres, de nos brillants camarades dans les tranchées laisse une odeur épouvantable.

Alors je pense à tes merveilleux yeux verts, ils illuminent et effacent ces conditions difficiles.

Lors d’un envoi au combat de notre 13° bataillon, j’ai été gravement blessé. J'avançais avec mes camarades vers le camp adverse. Un par un ceux-ci tombaient. Je continuais d’avancer en pensant à toi, ma douce, Élisabeth.

Une fois proche du but, j’ai reçus aux genoux quelques éclats d’obus, ce qui me fit tomber dans un énorme trou d’obus. Ne voyant plus rien, j’ai cherché autour de moi un quelconque échappatoire. Je me suis rendu compte que je n'étais pas seul dans ce trou. Un cadavre de plusieurs jours était à moitié recouvert. J’ai pu récupérer une broche avec un cœur et son étiquette de soldat pour les rendre à sa famille. De peur d’être découvert je suis resté là, et au bout de trois jours, j’ai pris le fusil de ce malheureux soldat en guise d'atèle et j’ai ainsi réussi à rentrer dans ma tranchée.

Depuis, je suis à l’infirmerie et attend avec impatience qu’un médecin puisse me soigner. Ma jambe s’infecte de jour en jour. Celle-ci ne me répond plus, comme le reste de mon corps. Seul ma tête et mon cœur reste lucide pour toi.

J'économise toute mes forces pour t'écrire cette lettre et te dire à quel point je t’aime. Je me battrais jusqu'à la naissance de notre enfant pour le voir, pour te voir. Je ne sais pas si j’y arriverai. Je veux juste que tu sois forte pour notre bébé. J’aimerais tellement vous prendre dans mes bras. Je sais que si on ne m’apporte pas plus de vivres et que si je ne vois pas un médecin, je ne vais pas tenir jusqu'à ma prochaine permission.

J’aimerais que tu  dises à notre enfant  que j’aurais aimé être là pour lui et que son père est mort en brave soldat pour l’amour de sa patrie, l’amour de la liberté et plus que tout, l’amour de sa famille.

Je termine cette lettre comme toutes les autres: je me souviendrai à jamais de tes grands yeux rieurs et doux, de ta voix posée et chaleureuse, de ta peau délicate dont le parfum envoûtant me revient!                                                           

François-Xavier

© Inès 1S7

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                                                                  © collectif 1S6 - 1S7

Le 27 octobre 1916

Mon amour,

Il faut que tu saches la chose suivante ; je ne te raconte qu’à contrecœur ce que je vis ici, parce que tu me le demandes, parce que tu t’inquiètes et parce que je ne sais toujours pas te dire NON après tant d’années à tes côtés… Par chance, notre chef de section est un maniaque du détail et ne passe pas un jour sans taper sur sa machine à écrire tous les évènements de la journée avec une précision quasi pathologique « il faut qu’ils sachent ce qui s’est passé ici… » marmonne t-il sans cesse.

Ici les combats sont des chefs-d’œuvre de violence, des déchaînements de rage, une apocalypse. Mais reste les moments d’accalmies d’autant plus surprenants qu’ils sont soudain, comme si nous décidions de chaque côté et de concert que c’était suffisant. Et puis ça reprend. On court de tranchée en tranchée, aussi vite que la boue fermement accrochée à nos bottes nous le permet, évitant balles et débris d’obus, plus survivant que combattant. Bien que le Commandant nous exhorte à tenir bon et nous rebat les oreilles avec le prestige de la France et les honneurs que l’on recevra à la fin, il nous fait doucement rire. A quoi bon les honneurs ! Ça ne vous ramène pas une jambe mutilée ou la vie. Le vrai courage ici, c’est de lutter, d’essayer de survivre coûte que coûte. Se jeter à corps perdu dans la première ligne, ce n’est pas du courage, c’est une mort programmée et à ceux-là, bien peu leur importe combien d’Allemands seront tués grâce à eux ou quel rôle la postérité leur offrira dans la victoire Française. Depuis longtemps, cette guerre ne nous appartient plus, mais sans doute ne nous a-t-elle jamais appartenu. Aujourd’hui, que l’on gagne ou que l’on perde, m’importe peu. Je me bats pour la vie, c’est là mon travail à plein temps car les offensives sont aussi bien diurnes que nocturnes. Ici, il n’existe ni respect, ni pitié et cela forge de sales réflexes : tuer ou être tué.

Les combats ne ressemblent à rien, le bruit nous empêche d’entendre ne serait-ce qu’un seul ordre cohérent et tels des cafards pris au piège, on court dans tous les sens, paniqués, sans savoir que faire hormis survivre. Il faut faire reculer l’ennemi et le mettre « hors d’état de nuire», c'est-à-dire le tuer, mais encore faudrait-il savoir à quoi celui-ci ressemble, car entre eux et nous, il n’y a aucun signe distinctif, et tirer sur un allié est chose courante. Je ne garde de ces offensives qu’un souvenir de cris de douleur ou d’agonie, de nuages de poussière s’élevant haut dans les airs et de visions apocalyptiques. Je ne fais preuve d’aucune initiative, je me terre, je me cache durant ces assauts et tout ça me rappelle ce jeu auquel j’étais doué gamin - la balle au prisonnier - face à face, deux camps dans un terrain séparé en deux, le but : ramener dans la prison de son terrain tous les joueurs du camp adverse en les touchant avec un ballon. La seule différence est que le ballon est une mitraillette et la prison, la mort. Je ne suis pas un héros de guerre mais selon moi c’est une victoire d’être encore en vie.

Je ne saurais te dire où nous sommes, toutes ces campagnes dévastées sont les mêmes, amas de terres retournées à la façon de cercueils géants, puant la mort. J’ai juste cru comprendre dans les débris d’informations attrapées ici et là, que notre bataillon entier partait pour Verdun dans la Meuse. Pour déplacer trois cents hommes d’un coup, ça doit en être une sacrée boucherie dans ce coin. C’est par-dessus tout ce que je déteste : les déplacements d’une bataille à l’autre, la course effrénée sous le feu des mitraillettes, les giclées tantôt de boue, tantôt de sang, tantôt de quelque chose de plus compacte et gluant dont je n’ose imaginer la provenance. Et puis toujours ces mêmes tranchées ! Certains, que cette survie constante a rendus « philosophe » disent qu’on est mieux à chaque nouvelle tranchée où l’on arrive « c’est plus sec et il n’y a que deux morts ! » claironnent-ils. Moi je dis qu’un enfer reste un enfer.

Le ciel est toujours couvert en ce mois d’octobre et la moindre petite averse provoque des rafales de gadoue ou pire encore l’effondrement de la tranchée. Nous sommes toujours dans les zones de combats, on est mal ravitaillé en nourriture, en eau potable et en couvertures. Amaigri, les traits tirés et mal rasé, j’imagine que je ne suis pas très beau à voir. Mais je ne suis pas blessé et en deux ans sur le front ça tient du prodige. Notre vie me manque tellement, et je me dis que ça doit être une caractéristique humaine, cette incapacité à reconnaître et savourer la joie  pleinement quand elle est là.

Mon amour, j’ai peur que ta curiosité l’ait encore emporté et que tu sois en train de lire ces mots. C’est pourquoi je m’arrête ici, tu en sais déjà bien trop. Toujours, garde espoir et attends-moi. Quoiqu’il advienne je te reviendrai.                  

Avec toute ma tendresse, ton soldat qui t’aime.

© Markha 1S6

 

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©  1S

Cartes postales, affiches, journaux, tous les médias de l’époque se mettent au service de la propagande

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© Souvenirs de famille de Laura 1S7 

 

Dans l’objectif de participer au concours «Mots de guerre», les élèves de l’atelier d’écriture du lycée ont répondu à des lettres de Poilus.

 

Alexis Berthomien a survécu à la Grande Guerre. Entre 1914 et 1918, il écrivait souvent à sa femme Marie, qu'il avait épousée en juin 1914, deux mois avant d'être mobilisé.

Réponse de Marie - imaginée par Philippine 1S - à la lettre de son mari en date du 24 août 1915.

Le 1er septembre 1915

Mon cher Alexis,

Si je t’écris aujourd’hui c’est pour t’informer de la situation ici. Désormais je travaille à l’usine, je t’ai remplacé à ton ancien poste. Le directeur m’a même félicitée d’être une bonne employée. Mais tu sais, je n’en tire aucune fierté. Construire des armes ne devrait pas être glorifié de la sorte, et si je suis douée, c’est grâce aux longues descriptions que tu me faisais, qui je l’avoue, m’ennuyaient parfois. Tu ne peux pas savoir à quel point elles me manquent maintenant. Je ne me plains pas car mon salaire est assez bon, mais je n’en vois qu’une partie, le reste allant au pays pour soutenir la guerre. Au fond, cet argent te sert plus qu’à moi, cela me soulage un peu. La faim commence à se faire sentir, une fois encore je suis chanceuse d’habiter à la campagne, les légumes y sont moins rares qu’à la ville. Mais nous sommes rationnés: 1 œuf par jour et par personne, 60 g de pain, je t’épargne la suite. Et puis, on ne peut plus sortir et entrer librement chez soi, il y a un couvre-feu: dès que la nuit tombe, nous devons nous enfermer chez nous et éteindre toute source de lumière. Dans ta dernière lettre, certains passages m’ont fait penser que ce n’était pas toi qui les avais écrits. Je me doute que vos lettres sont lues et censurées en cas de besoin (c’est pour cela que je te transmets cette lettre par l’intermédiaire de Roger, qui te rejoint bientôt). Pour tout te dire, je commence à avoir peur. Des rumeurs disent qu’une ville non loin d’ici a été complètement bombardée. J’essaie de me persuader que tout cela n’est qu’un mensonge, comme on peut en lire dans les journaux mais quelque part au fond de moi, je sais que c’est vrai. Voilà, je crois que je t’ai tout dit. J’espère que cette lettre te fera autant de bien que les tiennes le font pour moi. J’espère que tu vas bien. J’espère que la guerre va s’arrêter. Ne te fais surtout aucun soucis pour moi, tant que tu es en vie, tout me va.

Marie, ta femme qui t’aime.

 

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Réponse de Madeleine et de sa fille  - imaginée par Camille 1S -  à la carte d'Eugène, en date du 24 décembre 1914. 

10 janvier 1915

Mon cher Eugène,

Cela fait un moment que nous n’avons plus de nouvelles de ton frère, je ne sais plus quoi dire à notre fille et mon inquiétude s’accroit un peu plus chaque jour. Je prie pour toi tout le temps. Ici, c’est la pénurie de tout, on a de plus en plus de restrictions et les rations sont petites. Hier encore, le nouveau directeur de l’usine a insisté pour que Mouchette intègre la manufacture, elle a à peine 9 ans, il n’y aurait rien de plus indigne que de la faire quitter l’école pour cela, qu’en penses-tu ? En ce qui concerne ta mère, elle se porte bien, bien qu’elle me paraisse un peu fatiguée ces temps-ci. Dans le village, tous se taisent à propos de la maladie qui court. Mais elle aurait déjà touché une dizaine de personnes en moins d’un mois. Les temps sont durs et te savoir en guerre loin de nous est insupportable surtout quand les nouvelles se font rares. Que Dieu te vienne en aide dans les moments les plus rudes, qu’il se souvienne de ta bonté, de ta foi et de ta croyance la plus dévouée à son égard.

Pour tes amis, pour notre famille, pour notre amour.

Je t’en prie reviens nous vite.

Madeleine

Mon cher papa,

Maman m’a dit de te dire qu’elle allait te gronder très fort si tu ne rentrais pas très vite à la maison pour mon anniversaire. En plus elle m’a dit que tu ramènes des chocolats. Donc dépêche-toi de rentrer de ton expédition dans le nord, et puis, ça sert à quoi les expéditions ? Allez Papa d’amour, rentre le plus vite possible pour que je te saute dans les bras ! La maîtresse nous a dit d’envoyer une rafale de bisous à nos papas pour souffler sur leurs mauvais nuages.

Ta petite fille chérie qui pense à toi tous les soirs en regardant le ciel.

A mon papa, mon héros,

Mouchette

 

"Quand éclate la Première Guerre mondiale, il y a 4 millions de poilus dans les tranchées et 4 millions et demi d'enfants sur les bancs des écoles primaires de la République. " Jean-Pierre Guéno

 

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Le caporal Henry Floch était greffier de la justice de paix à Breteuil. Il est un des six « martyrs de Vingré ».

Réponse de Lucie - imaginée par Gwendoline 1L - à la dernière lettre de son mari, Henry Floch en date du 3 décembre 1914.

 

4 février 1915

Mon cher Henry,

J’accepte que tu arrêtes de te battre, après tout, c’est toi qui combats. Vu la date à laquelle tu m’as écrit et les deux mois qui se sont écoulés depuis, la mutinerie qui emporte les soldats t’a déjà emporté loin, trop loin. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps quand j’ai reçu ta lettre, j’ai pleuré tellement de jours que je ne compte plus. Depuis ce matin, je ne pleure plus parce que j’ai compris. J’ai compris que, malgré ton courage, la guerre avait plus de répercutions sur les soldats encore en vie que sur les morts. J’ai appris grâce à René, rapatrié après son amputation des deux  jambes, la situation dans laquelle tu étais. Cette bataille sans queue ni tête est perdue d’avance. Il m’a dit que le général vous force à traverser ce chemin meurtrier en vous faisant tirer dessus comme des lapins ou sinon, vous passez pour des lâches et finissez devant le peloton d’exécution.  Ne prends pas ce mot de lâche au sérieux, j’ignore encore de quoi il pourrait te qualifier. Je me dis qu’au contraire, tu es l’homme le plus courageux que j’ai connu. J’essaie, grâce à toi, de faire face aux difficultés qui adviennent comme tu l’as fait dans ces malheureuses tranchées. Mon Dieu, je n’ose imaginer ce que tu as pu vivre.

Je sais que tu ne pourras jamais lire ma lettre. Je sais aussi qu’elle ne pourra pas être enterrée avec toi. Je voulais simplement l’envoyer, comme si je l’envoyais vers le Ciel, pour que Dieu te lise mon amour et mon pardon. Quelqu’un la recevra sûrement, je voudrais juste que ce dernier la dépose sur ta tombe. Garde ton alliance en mon souvenir, elle nous permet d’être ensemble pour le meilleur et pour le pire, dans la vie comme dans la mort. Je voulais te dire une dernière fois que je ne t’en voulais pas de m’avoir quittée. Envole-toi mon amour vers un lieu où la guerre n’existe plus. Je t’aime aussi fort que tu m’as aimée et suis fière d’avoir eu un mari tel que toi.

Avec tout mon amour,

Lucie

 

"Les 45 premiers jours de la guerre font plus de 600000 morts, blessés ou disparus. La guerre va tuer plus de poilus en 6 mois qu'elle n'en tuera dans les 4 ans qui suivront." JPG

 

Jules Gilet était le fils d’un agriculteur vosgien. Il écrivait souvent à sa femme Louise et à sa fille. Il survivra aux horreurs du front et deviendra épicier dans les années 20.

Réponse de Louiseimaginée par Jasmine TL - à la lettre de son mari, en date du 19 mai 1915

 

23 mai 1915

Mon cher Jules,

Quand j'ai lu ta lettre, je me suis effondrée. Camille est mort, et les scènes que tu me décris sont inimaginables. J'ai donc appris la première la mort de Camille et j'ai été l'annoncer à Blanche. Ce fut une soirée très dure que je ne préfère pas te raconter, j'ai veillé sur elle toute la nuit. Elle va sans doute vivre un peu avec moi à la ferme, il faut laisser le temps au temps. Cette guerre est un désastre, dans les journaux tout est tu et si c'était nos seules sources d'informations nous penserions que la France est victorieuse et que nos vaillants soldats ne sont que rarement touchés par les tirs ennemis. Bien sûr la vérité est tout autre, et c'est ce que tu me laisses entrevoir un peu plus nettement à chacune de tes longues lettres. Aujourd'hui Camille, et si demain c'était toi ? Tu me décris déjà assez la sensation de la mort qui te frôle, pour que je puisse imaginer que tu ne reviendras peut être jamais. Je suis effrayée à l'idée de ne plus te revoir. Cette guerre fait tant de morts. Déjà au village les deux fils du châtelain sont tombés dans la Somme, et dans les fermes les pleurs des mères nous parviennent chaque soir. Beaucoup de femmes portent le deuil : maris, pères, fils, tant d'hommes partent pour l'autre monde trop tôt, à peine adultes pour certains. Comme tu peux l'imaginer le village vit au ralenti, et on parvient tant bien que mal à accomplir tous les travaux des champs. Blanche m'aide à la ferme, et Jean Édouard nous a prêté son matériel. On s'organise comme on peut.

Chaque soir où je m'endors seule je pense à la nuit que tu passes toi aussi, à demi éveillé, sale, la peur au ventre en espérant que la mort t'épargnera. Ce que je souhaite au plus profond de moi c'est que tu en réchappes, que tu sois le vivant qui revienne du monde des morts, que tu sois le rescapé de ce carnage, que tu me reviennes. Je ne veux pas vivre sans toi Jules alors s’il te plaît, sois de retour un jour. Tendres baisers.

Ta Louise

 

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© Souvenirs de famille de Laura 1S7  

 

"En janvier 1915, les pantalons rouges des poilus sont enfin remplacés ... par des uniformes bleus et non kaki! Les casques n'arrivent qu'en novembre de la même année." JPG

 

Etienne Tanty était le fils d'un professeur d'espagnol qui était également bibliothécaire au lycée Hoche à Versailles. En 1914, Etienne avait 24 ans. Philosophe de formation, il avait raté de peu l'oral de l'École normale supérieure d'Ulm. Il était déjà sous les drapeaux lorsque son service militaire déboucha sur la guerre. Il appartenait au 129e régiment d'infanterie et fut blessé le 25 septembre 1915. Soigné pendant près de six mois, il fut renvoyé au front et fut fait prisonnier le 21 mars 1918, puis démobilisé le 8 août 1919. Il était caporal à la fin de la guerre. Il devint ensuite professeur de lettres et de latin.

Réponse de son pèreimaginée par Marius 2de 8 - à la lettre de son fils, en date du 2 novembre 1914  

20 Novembre 1914

Cher Étienne,

Comme tu l'as entrepris dans ta lettre, je voudrais à mon tour te décrire la situation de notre  famille. Il n'y a point de mots pour qualifier notre quotidien. Nous couchons tous dans la même pièce, où partout il fait froid, le bois vient à manquer et seule la moiteur humaine parvient à nous réchauffer un peu. Il y a l'odeur aussi. Bestiale. Elle crispe nos muscles, l’odeur de sueur est permanente. Tous les vivres que nous parvenons à obtenir ont ce goût fétide et amer de la guerre. Toute l'humanité, la fraternité, l'amitié, l'égalité et la liberté se sont éteints. Ce qui gouverne encore, c'est l'instinct de survie, que nous ressentons cet hiver au plus fort. Ici à l’arrière, c’est une usine de malheurs, une fabrique toute tournée vers cette bataille, qui pue la guerre, qui pue la mort. Productivité. Patrie. Honneur. Travail. Six mois déjà et la misère paraît insurmontable. Six mois déjà que nous vivons dans cette boucherie qu'est la guerre. Une guerre qui déshumanise. Six mois déjà qu'au front la chair vole en lambeaux et qu’à l'arrière elle disparaît, faute de nourriture pour compenser les efforts surhumains d'un labeur qui conduira à la mort de milliers d'hommes. Six mois que nous trimons tels des bêtes pour cette bataille funeste, ce suicide autant inhumain que pernicieux. Six mois déjà et nous n'en pouvons plus de cette putain de guerre. Je voulais aborder un autre sujet. Ne devons-nous pas cesser de cacher la vérité à ton petit Louis ? Il tend vers ses huit ans et nous demande chaque soir quand tu rentreras de ton voyage dans le Nord. Ce n’est pas bon de l'envelopper dans un cocon de mensonges. En plus du livre, qui je l'espère, te fera oublier la misère dans laquelle tu vis ; nous te joignons un dessin de Louis ainsi que nos sentiments les plus tendres, et ceux de ta Clémence, qui prend admirablement soin de votre fils. Nous souhaitons de tout cœur ton retour et si possible celui de la paix.

Ton père qui t'aime.

 

"Les enfants de poilus nés entre 1914 et 1918 auront entre 21 et 25 ans en 1939." JPG

 

D'origine Auvergnate, Marin Guillaumont était instituteur avant la guerre. Il y fut blessé et gazé et mourut huit ans après la guerre, en 1926.

Réponse de Margueriteimaginée par Pierre 2de 8 - à la lettre de son mari, en date du 15 décembre 1914

20 Janvier 1915

Mon amour,

Tu n'imagines pas ce qu'une femme ressent lorsque son mari risque sa vie au front, avec si peu de chances de survie. Tous les jours, j'attendais une lettre me prouvant que tu es encore en vie. Recevoir la tienne m'a fait le plus grand bien. Mais à l'heure où je t'écris, peut-être es-tu blessé, prisonnier ? Et c'est cette ignorance qui est le plus terrible ici. Les enfants ne t'ont pas oublié. Enfin, pour ceux qu'il reste. Josh, le plus grand, a eu ses dix-sept ans il y a six jours. Il a été enrôlé avant-hier, « susceptible de pouvoir servir sa patrie en la défendant au Front » était-ce écrit sur le papier nous annonçant son départ immédiat. Lui qui détestait la violence a été envoyé par sa Nation pour la défendre. Ils l'ont envoyé à la mort, Marin. Et je n'ai plus d'aide dans les champs Aude a maintenant dix ans. Depuis que tu es parti, elle a beaucoup changé. Elle ne parle presque plus, elle qui autrefois était si joyeuse et bavarde ! Cette Aude n'existe plus, transformée par la guerre. Elle ne mange presque plus non plus les infimes rations attribuées au peuple. Elle est devenue si maigre, Marin, j'ai peur pour sa vie ! Et moi ? Moi, je ne suis plus qu'un squelette errant dans des champs bien trop grands pour moi et qui causeront ma perte. Mais le pire, c'est qu'ici, à l'intérieur du pays, on nous dit que tout va bien. Que vous rentrerez sains et saufs. Que vous gagnez la guerre. Depuis un an. Beaucoup n'y croient pas, ou plus. Et lorsqu'on fait comprendre que nos espoirs se sont envolés, on est réprimandées. Certaines sont même emmenées, et on ne les revoit plus. Je sais que cette lettre sera peut-être censurée ou que tu ne la recevras pas mais cela soulage d'écrire. J'ai peur Marin, peur pour toi, pour vous, pour moi, pour nous. Reviens vivant s'il-te-plaît ou je pense que je ne survivrai pas. Ta femme qui t'aime mais qui chaque jour perd un peu plus espoir.

Marguerite

 

"En France : 630000 veuves, plus d'un million d'orphelins. 1,6 million, c'est l'estimation du déficit des naissances." Sophie Lamoureux

 

Réponse de Rose - imaginée par Bérénice 1L - à la lettre de son mari Henri Bouvard, en date du 3 décembre 1917

29 décembre 1917

Mon cher Henri,

Quel plaisir et quel soulagement que de recevoir tes lettres. Te savoir en vie est devenu mon unique priorité. J'attends tous les matins quelques nouvelles de toi. Je fais le guet sur le pas de la porte, dans l'impatience qu'une lettre arrive et m'annonce que rien ne t'est arrivé et que tu es sain et sauf. J'aimerais que tu m'écrives le plus souvent possible, pour moi, mais aussi pour les filles, qui se font beaucoup de soucis pour leur père. Marie est très angoissée à l'idée d’être loin de toi, et se confie rarement. Aujourd'hui elle n'est pas allée à l'école, j'ai préféré la garder auprès de moi. Elle est adorable et prend son rôle de grande sœur très à cœur. Quant à Jeanne, elle grandit vite et a soufflé ses 3 bougies dimanche dernier. Elles sont tout pour moi, et ce sont grâce à elles que j'arrive à vivre loin de toi. Je suis fière de ce que nous avons construit, fière de nos filles, mais aussi de notre amour, qui s'est renforcé de jours en jours.

Je sais que je n'ai pas le droit d'aborder un sujet en particulier, donc je vais me contenter de te parler de notre amour, comme tu me l'as conseillé dans ta précédente lettre. Je ne cesse de penser à ce que tu ressens là-bas, et je pense sans cesse à toi. J'aurais tellement aimé te garder près de moi, et que l'on continue à vivre notre amour comme avant. C'est déjà le troisième Noël que je passe sans toi, et même si je fais tout ce que je peux pour que les filles passent un moment inoubliable, il y a toujours un manque pour elles comme pour moi. Aujourd'hui Jeanne m'a demandé quand est-ce que tu rentreras pour qu'elle te prenne dans ses bras et te couvre de baisers. Elle est encore trop jeune pour se rendre compte de la situation actuelle.

 J'espère que tu as reçu mon colis, ou que tu vas le recevoir très bientôt. J'y ai mis tout ce que tu aimes. N'oublie pas que je t'aime et que je ferai tout pour toi.

Tu es ma force, tu es mon pilier, mon cœur.

Passe un joyeux Noël.

Rose

carte edouard Réponse de Louise - imaginée par Myriam 1S - à la carte de son père en date du 27 avril 1917

17 mai 1917

Mon cher père,

J’aurais aimé te soutenir dans cette rude épreuve que doit être la vie au quotidien sur le front mais ici les nouvelles sont mauvaises et s’amoncellent. Je me dois de t’annoncer avec regrets, le bombardement de la ville, mais surtout de la manufacture où maman passait ses journées à travailler chaque jour un peu plus, pour vous fournir de nouvelles armes de plus en plus meurtrières. Depuis ce jour maman n’est pas rentrée à la maison et reste introuvable. Ainsi, je m’occupe du mieux que je le peux de Lucie qui commence à bien parler et de Jean qui est bien décidé à devenir soldat (dès qu’il déchiffre tes lettres il essaie de mimer les batailles).

Je passe mes journées à travailler à l’usine de Mesnil pour tenter de subvenir à nos besoins, le soir lorsque je rentre je passe chercher Lulu et Jean chez madame Agnès, notre aimable voisine qui accepte de les garder lorsque je travaille. Les rations sont maigres, et mes os commencent à apparaître sous mes vêtements. Ici, comme là où tu es, chaque jour est une bataille contre le désespoir et la famine.

Sois fort, sois le pour nous.

La plus grande de tes filles qui t’embrasse et qui t’aime.

Louise.

laura carte 4

© Souvenir de famille de Laura 1S7         

 

"Les écrivains furent nombreux à participer au conflit. Un demi-millier d’entre eux ne revinrent jamais des tranchées, parmi lesquels Charles Péguy, Alain-Fournier ou encore Louis Pergaud. D’autres en sont rentrés blessés, brisés. Ils ont pour nom Aragon, Apollinaire, Barbusse, Bernanos, Céline, Cendrars, Chandler, Cocteau, Dorgelès, Dos Passos, Genevoix, Giono, Giraudoux, Hemingway, Kessel, Remarque... Et de cette catastrophe sans précédent certains ont su tirer une œuvre féconde et terrifiante, qui rend compte de leurs existences pulvérisées. Une littérature pour dire  l’indicible qui constitue le plus vivant des monuments au morts."  Julien Bisson

 

« Un vrai écrivain, c’est un homme qui connait des choses et qui les connaît trop pour en parler, alors il les écrit »  Pierre Drieu La Rochelle

 

Pour aller plus loin...

  • Des sites dédiés à la Grande Guerre :

La Grande Guerre en dessins

Photographies et vidéos sur 14-18

"La couleur des larmes", une exposition du Mémorial de Caen

Le quotidien sur le front de l'Ouest, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine

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